Perché entre collines et histoire : un village, mille visages

Entre Mâcon et Tournus, légèrement oublié par les lecteurs de guides pressés, Clessé invite à la flânerie. Les pierres blondes de ses maisons, la silhouette de son clocher roman, et ces vignes qui l’étreignent comme une marée verte confèrent à ce village de près de 800 âmes (source : INSEE) un charme indéniable. Mais réduire Clessé à sa carte postale serait une erreur : ici, chaque parcelle exhale une identité, chaque horizon abrite un pan de l’histoire viticole de la Bourgogne sud.

Si le Mâconnais regorge de villages vignerons, Clessé cultive sa singularité. Son accession au rang d’appellation aux côtés de Viré en 1999 – la fameuse AOC Viré-Clessé – l’a placé en pleine lumière. Mais l’attachement à la terre, la volonté d’exprimer un terroir, ce sont des valeurs que l’on retrouve ici depuis des générations. Zoom sur les atouts qui font de Clessé un symbole vivant du vignoble mâconnais.

Un terroir d’exception, entre argile, calcaires et « cras »

Impossible de dissocier la magie de Clessé de ses terres. En route vers le village, on devine tout de suite la diversité géologique, typique du Mâconnais, mais ici exacerbée – Clessé est traversé par une mosaïque de sols.

  • Calcaires bajociens – Au nord et à l’est, ils dessinent des coteaux baignés de lumière, parfaits pour un chardonnay de tension et de pureté.
  • Argiles mêlées de « cras » (pierres calcaires pulvérisées) – Présents à l’ouest et au sud, ils donnent des vins charnus, dégageant des arômes souvent plus miellés à la maturité.
  • Alluvions et marnes – Des secteurs limités, mais précieux pour leur capacité à conserver l’eau… et à résister à la canicule, enjeu croissant ces dernières années.

Ce découpage façon patchwork donne naissance à une palette incroyable de styles. Il n’est pas rare, lors d’une dégustation en cave, d’être surpris de la différence entre deux climats voisins – le mot « climat », si précieux en Bourgogne, prend ici corps. Sur les 530 hectares (source : BIVB, 2024) de l’aire d’appellation Viré-Clessé, près de la moitié se situe sur Clessé même, ce qui en fait l’une des véritables locomotives du cru.

Chardonnay roi : des expressions nuancées, un savoir-faire précis

À Clessé, c’est le chardonnay qui fait battre le cœur du vignoble. Loin de l’image lisse du « blanc bourguignon », ce cépage y trouve une complexité étonnante.

Quelques clés pour mieux comprendre :

  • Le chardonnay de Clessé se distingue par sa fraîcheur. Sa maturité est souvent plus lente sur les coteaux exposés à l’est ou au nord, ce qui garantit une belle acidité, la fameuse « colonne vertébrale » recherchée par les vignerons.
  • Quand les années sont chaudes, certains secteurs d’argiles ralentissent la maturité et préservent le jus, ce qui donne moins de vins alcooleux et plus de vinosité, un équilibre précieux à l’ère du réchauffement climatique.
  • On retrouve dans nombre de cuvées des notes florales (aubépine, acacia), des touches d’agrumes, parfois de fruits blancs bien mûrs (poire, pêche), et selon l’élevage, quelques discrets accents de noisette ou de miel.

À la dégustation, les Clessé conjuguent rondeur et tension, longueur sapide et finale saline – un réel marqueur du terroir. De plus en plus, des vignerons optent pour des vinifications « naturelles » ou peu interventionnistes : fermentations spontanées, élevages longs sur lies, amphores ou œufs béton… Chaque cuve raconte sa propre aventure.

Viré-Clessé, une AOC récente à la notoriété grandissante

Pendant longtemps, les vignerons de Clessé vendaient leurs vins sous l’étiquette « Mâcon-Clessé ». Il a fallu attendre 1999 pour que l’AOC Viré-Clessé voie le jour (décret du 26 février 1999, source : Legifrance). Cette reconnaissance, attendue, a marqué une nouvelle ère : deux villages unissent leurs emblèmes, mais chacun garde ses spécificités. Preuve de la vitalité de Clessé, nombre de ses vignerons ont milité pour ce passage en cru, synonyme d’exigence.

À noter que Viré-Clessé est la toute première appellation de la région Mâconnais à avoir été créée spécifiquement pour des vins blancs issus à 100 % de chardonnay – ce qui l’a distinguée des autres appellations régionales jusqu’alors (source : BIVB). Aujourd’hui, elle exporte jusqu’à 35 % de sa production, preuve de la reconnaissance internationale du cru.

Clessé, village de vignerons engagés et de coopérations solidaires

Ce qui frappe à Clessé, c’est la densité d’exploitations familiales et d’initiatives collaboratives. Sur la cinquantaine de domaines et caves présentes sur la commune, une quinzaine œuvrent en bio ou en biodynamie, et une poignée mène des essais en agroforesterie. Le climat, plus sec ces dernières années, a incité à repenser les pratiques :

  • Couverts végétaux entre les rangs pour retenir l’humidité
  • Retour du travail du sol à cheval chez certains vignerons
  • Expérimentation de cépages oubliés sur des microparcelles test, pour préparer l’avenir

La Cave de Viré, coopérative historique créée dès 1928 (source : La Cave de Viré), regroupe plus de 80 adhérents du secteur Clessé-Viré, et tire 70 % de son volume d’ici. Cette force collective a permis d’éviter la désertification rurale dans les périodes difficiles, et favorisé une dynamique commune d’amélioration constante de la qualité, tant au vignoble qu’au chai.

Une anecdote souvent rapportée – lorsqu’en 2006 la grêle dévaste le nord du Mâconnais, des vignerons de Clessé organisent spontanément une vendange solidaire chez les voisins du sud, preuve d’un esprit villageois encore bien ancré.

Des vins à la personnalité affirmée… et à l’image du village

Boire un Clessé, c’est goûter le pouls du village. Des notes presque mentholées de certains climat de « Quintaine » aux subtils accents de miel des pentes de « Levrouté », la diversité est là. Depuis 2018, une mention « Viré-Clessé Levrouté » distingue officiellement les cuvées moelleuses réalisées les années où le botrytis (la fameuse « pourriture noble ») magnifie les grappes. C’est une rareté en Bourgogne – preuve, encore, de l’originalité du terroir.

  • Production totale : autour de 30 000 hectolitres par an pour l’ensemble de l’appellation, dont 40 % issus du seul village de Clessé (source : BIVB 2023).
  • Prix moyen des bouteilles (cavistes) : entre 13 et 23 €, inflation maîtrisée malgré la notoriété grandissante.
  • Nombre de bouteilles exportées en 2022 : près de 1,2 million (source : Douanes et BIVB).

Cette identité forte attire une clientèle en quête d’authenticité, loin des stéréotypes du « blanc d’apéritif » et des modes éphémères. Le virage vers une agriculture responsable, le retour à la notion de climat, et la transmission des savoir-faire familiaux sont scrutés à chaque salon ou dégustation.

Un art de vivre à la bourguignonne, incarné et partagé

Clessé, ce n’est pas qu’une succession de parcelles. Au fil des saisons, la convivialité s’invite : balades vigneronnes en mai, marché gourmand nocturne au pied du lavoir en été, portes ouvertes dans les caves où anciennes pierres et cuves inox voisinent sous le regard de chats insatiablement curieux.

Les vignerons aiment faire découvrir non seulement leur vin mais aussi leur Bourgogne, le tout à hauteur d’humain. Ici, la dégustation n’est jamais chichiteuse, les enfants courent entre les rangs de vignes lors des vendanges, et les ambassadeurs du village n’hésitent pas à raconter l’histoire des familles ou du paysage, du « ruisseau de la Veze » jusqu’au sommet des collines.

La culture du partage irrigue même le circuit touristique : le sentier « Sur les traces des Moines de Cluny » croise dix panneaux d’interprétation autour de Clessé, révélant anecdotes et points de vue sur le vignoble (source : Office du tourisme Mâconnais-Tournugeois).

Clessé demain : vitrine du vignoble bourguignon de demain ?

Face aux défis climatiques et économiques, Clessé fait figure de laboratoire. La démarche collective, le retour aux méthodes douces et la volonté de s’ouvrir à l’international sans renier l’identité locale, constituent des atouts précieux.

Au fil des décennies, Clessé a su préserver ses paysages, forger la qualité de ses vins et renforcer sa notoriété en restant fidèle à ses racines. Village typique en surface, pionnier en profondeur, il rappelle que l’avenir de la Bourgogne s’écrit autant dans les terroirs vivants que dans la main qui guide le sécateur.

Ces atouts tressent un lien indélébile entre passé et futur, laissant à chaque dégustation un parfum d’éternité bourguignonne. Une adresse qu’il serait dommage, pour tout amateur ou simple curieux, d’oublier sur la route du vin.

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