Un maillage paysager hérité de siècles d’ingéniosité

Sur les coteaux ondulés du Mâconnais, d’infatigables compagnons de pierre et de feuillage serpentent entre les parcelles : murets en pierre sèche, haies bocagères, cordons de prunelliers et tapis de mousses anciennes. Leur présence, loin d’être anecdotique ou décorative, façonne le caractère même du vignoble. Typiques de la Bourgogne méridionale, ces ouvrages ont été patiemment élevés depuis le Moyen Âge, souvent par les moines constructeurs de Cluny ou les familles de vignerons, pour servir de bornage, de protection contre l’érosion… et, sans toujours le savoir, de précieux alliés pour la biodiversité.

Aujourd’hui, leur rôle crucial est reconnu : le Conservatoire d’Espaces Naturels de Bourgogne estime qu’on compte encore plus de 1 200 kilomètres de murets et de haies rien que dans le Mâconnais et la région du Clunisois (source : CEN Bourgogne, 2023). Mais ce linéaire a perdu près de 40 % depuis la seconde moitié du 20ème siècle – sous l’effet des remembrements et de l’agrandissement des parcelles, comme partout en France (source : INRAE, “Des bocages en mutation”, 2023). Pourquoi ces éléments sont-ils si fondamentaux, au point que leur restauration s’invite désormais au cœur des projets viticoles ?

Des refuges précieux pour une biodiversité foisonnante

Ce qui frappe, en poussant la porte d’un muret moussu ou en fouillant l’épaisseur d’une haie, c’est l’intense activité qui s’y abrite. Là, les lézards des murailles se chauffent au soleil, tandis que les musaraignes explorent les fentes. Plus de 800 espèces animales ont été recensées dans les réseaux bocagers bourguignons : hérissons, couleuvres, oiseaux nicheurs comme la fauvette à tête noire ou le rougequeue à front blanc, mais aussi des pollinisateurs essentiels comme les osmies ou les syrphes (source : Ligue pour la Protection des Oiseaux, Bourgogne Franche-Comté, 2022).

Une haie de quinze mètres peut héberger jusqu’à 70 espèces d’insectes différents (étude ONCFS, “Haies et biodiversité”, 2019) et une quinzaine d’espèces d’oiseaux forestiers nicheurs dans les secteurs du Haut-Mâconnais. Quant aux murets en pierre sèche, même s’ils semblent figés, ils sont de véritables micro-réservoirs pour les reptiles, amphibiens, escargots, et toute une cohorte d’invertébrés qui participent à la vitalité des sols et à la régulation naturelle des populations de ravageurs.

  • Rôle de corridor écologique : Les haies et murets forment des axes de déplacement privilégiés pour la petite faune, reliant bois, prairies et parcelles viticoles.
  • Réservoirs génétiques : Leur diversité végétale abrite des essences souvent oubliées : cornouillers, viornes, églantiers ou encore poirier sauvage, contribuant à la résilience écologique.
  • Hôtels à pollinisateurs : Les trous des pierres sèches et les fleurs de haies offrent refuge, nid et nourriture à de nombreuses abeilles sauvages et auxiliaires du vignoble.

Des partenaires discrets de la viticulture durable

Des alliés contre les déséquilibres et ravageurs

Le retour d’une faune variée grâce aux haies et murets agit comme un antidote aux excès de monoculture : mésanges, chauves-souris ou coccinelles consomment chaque année des milliers d’insectes ravageurs des vignes (source : IFV – Institut Français de la Vigne et du Vin, 2022). Les araignées, essaimant des murets dans la vigne, limitent les populations de tordeuses ou de cicadelles, évitant ainsi l’utilisation de nombreux traitements chimiques.

Une expérimentation menée entre 2018 et 2021 par la Chambre d’Agriculture de Saône-et-Loire a démontré que des vignes bénéficiant d’un maillage bocager riche nécessitent en moyenne 25 % d’insecticides en moins par rapport à des parcelles totalement dénudées (source : Bulletin Agricole 2021, CA 71). Preuve concrète que la nature, bien accompagnée, rend la politesse au vigneron !

Un microclimat régulé par les murets et les haies

On oublie trop souvent que les murets en pierre sèche ne sont pas qu’un empilement de roches : ils captent la chaleur le jour pour la restituer la nuit, créant ainsi un microclimat favorable à la maturation du raisin. Les haies, quant à elles, freinent la course des vents, réduisent l’évaporation et protègent les ceps des coups de chaud ou des gelées blanches. Dans une étude de l’INRAE publiée en 2019, il est montré qu’une parcelle de vigne ceinturée d’éléments bocagers peut limiter les pertes hydriques du sol de 10 à 15 % pendant une vague de sécheresse.

Haies et murets : gardiens du terroir et du paysage

Un rempart contre l’érosion et l’appauvrissement des sols

Au Mâconnais, où les pentes sont parfois vives, la lutte contre l’érosion est un combat quotidien. Les murets en pierre sèche jouent le rôle de “digues” naturelles, ralentissant le ruissellement et piégeant la terre fine. Selon un rapport du Parc Naturel Régional du Mâconnais, une haie ancienne, avec ses racines profondes, stabilise jusqu’à 20 m3 de sol par an sur une pente moyenne. En 2020, les grosses pluies du printemps sur les côteaux de Verzé ont prouvé leur efficacité : des vignes conservant haies et murets n’ont pas subi d’éboulements, alors que les parcelles “nues” ont enregistré des pertes de terres notables.

Un patrimoine vivant… et fragile

Bien plus que de simples infrastructures rurales, ces réseaux façonnent le visage du Mâconnais et participent à la notoriété de ses vins. Le muret à pierres plates de Chasselas, la haie multistrate du Val Lamartinien, ces emblèmes sont aussi chargés de mémoire. Un muret peut vivre plus de deux siècles s’il est entretenu : l’abbaye de Cluny conserve encore des vestiges médiévaux de ces édifices. Pourtant, presque 70 % des murets recensés présentent aujourd’hui des affaissements, éboulements ou des pertes d’étanchéité (source : Inventaire du Patrimoine Rural de Bourgogne, 2022).

  • Disparition silencieuse : Chaque année, 2 à 4 % du linéaire de haies naturelles sont détruits dans le Mâconnais (CEN Bourgogne, 2023).
  • Pression foncière : La mécanisation encourage les suppressions pour faciliter l’accès et la taille des vignes.

Restaurer et valoriser : quels leviers pour l’avenir viticole ?

Face à ce constat, le réveil s’opère doucement mais sûrement. Plusieurs domaines du Mâconnais – comme à Solutré, Fuissé ou Montbellet – mènent des campagnes de reconstruction de murets, main dans la main avec des associations comme “Pierres Vivantes” ou la Fondation du Patrimoine. L’État et la Région Bourgogne-Franche-Comté proposent aussi des financements dans le cadre du Plan Végétal Environnement (PVE) ou via des aides à la plantation de haies (jusqu’à 80 % du coût subventionné depuis 2022).

  • Programme “Haies Vives” : Près de 15 kilomètres de haies replantées en Saône-et-Loire depuis 2020 (source : DRAAF BFC) – avec la priorité donnée aux essences locales et à la diversité végétale.
  • Chantiers participatifs : De plus en plus de sessions de restauration de murets sont ouvertes au grand public, avec transmission des techniques ancestrales – ils font parfois venir des muraillers d’Auvergne ou du Lot (“Itinéraires de la Pierre Sèche”, 2023).
  • Labels écologiques : Les certifications HVE (Haute Valeur Environnementale) et Terra Vitis valorisent désormais explicitement la conservation bocagère dans leurs cahiers des charges.

Certains vignerons vont plus loin et associent la revitalisation bocagère à de nouvelles pratiques : fauche tardive, bandes fleuries au pied des haies, installation de gîtes à chauves-souris et ruches sauvages dans les murets.

Le Mâconnais, laboratoire vivant d’un équilibre retrouvé

Pour les vins du Mâconnais, la biodiversité n’est pas un supplément d’âme : elle est la garantie d’une viticulture durable, résiliente face au dérèglement climatique, riche de terroirs et de goût. Les haies et murets en pierre sèche, hérités des anciens, rappellent que le vignoble n’est pas une monoculture hors-sol mais un écosystème complexe, vibrant, où se croisent sauvagine et ceps de Chardonnay.

À chaque printemps, écouter chanter le loriot dans une haie de Sainte-Cécile, observer le ballet des crapauds sur les pierres d’un vieux muret ou sentir la brise adoucie sur les côteaux de Vergisson, c’est percevoir la force discrète de ces éléments. Dans le Mâconnais, préserver haies et murets en pierre sèche, c’est bien plus que sauvegarder un décor ou lutter contre l’érosion : c’est maintenir vivant un équilibre fertile, tisser demain la trame secrète des grands vins et, surtout, offrir aux générations futures un paysage digne de ceux qui savaient déjà que “la nature, en Bourgogne, ne se dompte pas… elle s’apprivoise.”

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